le cas de la crise politique de 2002
La question de l' « ethnie » a été instrumentalisée par les éléments les plus extrémistes dans la crise de 2002. Ceci afin de reprendre le vieil adage, de « diviser pour régner ». La socio-antropologie donne des clés pour comprendre pourquoi une confrontation « ethnique » est bien peu concevable sur la Grande île.
Pourquoi, à Madagascar, malgré toutes ces tentatives, l'affrontement n'a-t-il pas eu lieu ?
La réponse est certainement dû au fait qu' «il n'existe pas de discontinuité fondamentale à l'intérieur de la population d'un même pays, surtout les différents éléments qui la composent vivent depuis longtemps ensemble »
Cette communauté de vie depuis des siècles, cette langue partagée, ces croyance communes et ces habitus (concept de Bourdieu) qui traversent le pays sont des vecteurs de création d'une conscience identitaire commune à tous les malgaches.
En avril 2002 Guilhem Beauquier écrivait :
« la vision de la France sur Madagascar n'a quasiment pas évolué depuis Gallieni : il y a d'un côté les Merina des hauts plateaux, fourbes et arrogants qu'il faut mater et rabaisser ; et de l'autre les Côtiers, exploités et humiliés qu'il faut défendre et promouvoir. Ce manichéisme n'est pas innocent : il a été forgé à dessein pour servir la colonie dans le passé, des intérêts stratégique, politique et financiers aujourd'hui » (Beauquier 2002)
Pour illustrer ce propos Beauquier rappelle une déclaration du Générale Gallieni fait à Madagascar en 1896 :
« je m'appuie pour diriger sur la politique des races »
Enfin l'ultime oeuvre de mémoire réalisée par Guilhem Beauquier en avril 2002, ce rappel des dogmes coloniaux à la veille de l'insurrection malgache de 1947 pour l'indépendance, par le haut commissaire française à Madagascar, Marcel de Coppet. :
« Dès 1896, s'établit à Madagascar un antagonisme entre les Hova nobles des plateaux d'une part et, d'autre part, leur esclaves et les population côtiers. Pour les Hova, l'occupation française fut une dépossession - ils disent même aujourd'hui une spoliation ; pour les population côtières, ce fut une libération (...). Les Hova sont d'origine sont d'origine malayo-polynésienne, leur tempérament est asiatique, leur nature très fermée, leurs intentions toujours secrètes. Ils ont le goût de l'intrigue, du complot, de la conjuration, des groupements occultes, des sociétés secrètes. Toutes leurs belles facultés d'intelligence (...), ils veulent les mettre au service de leur rancune contre nous. En apparence, ils se résignent à loccupation étrangère, mais leurs sentiments haineux ne désarment pas».
Ces citations sont intéressantes, car ses schémas d'analyses prédominent dans l'historiographie post –coloniale du XXIe siècle.
En 1947, parallèlement à tous les clichés coloniaux concernant les asiatiques M. de Coppet procèdes a une confusion en assimilant tous les habitants des hauts terres à des Hova et négligeant la structure de caste et de classe de la société merina du XIXe siècle qui comprenait aussi des Andriana (nobles), des Andevo (esclaves) etc.
Dans son excellent essai intitulé Madagascar ; des pseudo-ethnies (Ramamonjisoa 2002) l'anthropologue Janine Ramamonjisoa note que « Les ethnies dénombrés par les colonisateurs désignent des entités disparates ».
Jean Aimé Rakotoarisoa : « l'officialisation des fameuses dix-huit tribus de l'île remonte à une carte établie, très artificiellement par l'administration coloniale au début du XXe sicècle (.../...) les noms retenus désignent avant tout les caractères physique de la région : Tandroy (originaire du pays du roy, une plante épineuse), Tefatsy 'ceux venant du pays du sable) Tanala (ceux venant de la forêt), etc. en prenant à la lettre ces critères, il y aurait alors plus de deux cent ethnies à Madagascar§ »
L'étude de terrain mené par Didier MAURO Docteur a l'université de la Sorbonne montre que les six régions sont unies (par l'alliance et le voisinage) dans les quartiers populaires de la capitale, ainsi que dans toutes provinces, du pays, du faits des mutations inter- régionales.
La population ne se pense pas du tout en termes ethniques. On ne peut pas dire qu'il y ait une identité ethnique merina et une identité ethnique côtière : il s'agit d'une profond erreur d'analyse, contraire au réel, et aux faits que l'enquête de terrain révèle.
Il existe à Madagascar des cultures régionales et plutôt qu'en termes d' « ethnie », « il serait plus juste de raisonner en termes de régions culturelles
Le clivage Hauts plateaux côtes
Les enquêtes de terrain faites par D. MAURO dans toutes les régions du pays depuis 1989 donnent les réponses sur la question.
Les réponses qui furent faites étaient bien loin du schéma ethnique, ce type d'analyse était même perçu comme absurde par les paysans de l'Androy, les pêcheur vezo, ou les possédés sakalava du Boina qu'ils ont pu interroger sur ce point.
Ces études de terrains confirment l'analyse de Jamine Ramamonjisoa :
« Les positions ethnicistes sont le fait surtout de politiciens, relayés par leurs journalistes, prenant à témoin leur publics en vue de la distribution des positions et du pouvoir »
Masina ny firenena : l'unité nationale est enracinée dans le sacré
La religion traditionnelle et la relation aux ancêtres fait apparaître la profonde unicité d'une pensée malgache dont les formes varient mais dont le fond commun est partagé dans toutes les régions.
Le point commun entre les six ethnies est le refus de rompre avec le passé et les tombeaux sont partout présents, au c½ur des villages, non loin des maisons ou isolés dans la nature, sur des collines. Ils sont le lien entre deux mondes : celui des vivants et celui des morts. Entretenus, souvent décorés et sculptés, parfois entourés de murs et de jardins, certains sont de véritables ½uvres d'art issues du culte des morts
Dans le domaine des modes de représentation, l'unité nationale n'est pas un mot d'ordre ni un slogan creux, mais peut être symbolisé par un concept – Tanindrazana (la terre des ancêtre) et par la formule – Masina ny Firenena ( la Nation sacrée) qui sont psalmodiée (chantée) lors des cérémonies des sambatra (circoncision collective) et des famadihana (nouvelles funérailles).
La Grande île est une terre sacrée, indivisible, entourée d'eau sainte (Ranomasina). Ce point de vue est celui partagé par la grande majorité de la population.
A Madagascar du point de vue de l'anthropologie et de la sociologie, ni la catégorisation ethnique ni la dichotomie « côtiers/merina » n'ont de fondement scientifiques, et tout particulièrement dans leur usage politique. Comme l'écrit Jeanine Ramamonjisoa, il s'agit d'un problème que l'on sait être entretenu, instrumentalisé, que l'on estime être un faux problème », mais dont il faut mesurer « les menaces que font peser sur le peuple malgache des politiciens tribalistes, ignorants de l'histoire réelle et des formes de loyauté qui unissent les diverses partie du pays »
Si clivage il y a à Madagascar au début des années deux mille, c'est un clivage de classe et non un clivage de race. La question