SIGNES AVANT-COUREURS
Lundi dernier, Andry Rajoelina avait déjà manifesté son irritation quant au contenu des premiers pourparlers, durant lesquels seul le Président Ravalomanana avait pu exposer ses centres d'intérêts : la tenue du sommet de l'Union africaine, et l'exécution du Madagascar action plan (MAP). Toutefois, le fait de savoir qu'une réunion avait quand même eu lieu mardi et qu'une autre était prévue ce mercredi a été un signe d'espoir. Cependant, le rythme de sortie de la salle mardi dernier autorisait déjà à des interrogations, car Marc Ravalomanana était sorti 30 minutes avant Andry Rajoelina. L'hypothèse la plus probable était alors qu'il y avait eu un clash, et que les médiateurs avaient tenté d'arrondir les angles avec l'ancien maire de la Capitale.
La fin de l'actuel cycle de négociation était donc prévisible, même s'il n'était pas souhaitable. D'ailleurs, Madagascar-Tribune.com avait déjà alerté mardi dernier sur la difficulté de la tâche, au vu des questions qui devaient trouver une réponse (lire « La prudence est de mise » mis en ligne le mardi 24 février).
Le comportement désinvolte affiché mercredi par Marc Ravalomanana en a choqué plus d'un, y compris dans son propre camp. En effet, « poser un lapin » est déjà un acte indélicat dans la vie courante, mais il est encore plus inadmissible quand il s'agit d'affaires de l'Etat, surtout quand il s'agit de résoudre une crise politique qui a déjà fait des morts. De plus, cet affront est un véritable manque de savoir-vivre envers les Ray-aman-dReny du FFKM. La savante utilisation de ce rendez-vous manqué par les propagandistes de Radio Viva va presque faillir rendre sympathique l'indomptable d'Ambatobe, qui contrairement à son habitude de rebelle, a fait dans la soirée une déclaration ferme mais pondérée, sans son habituel ton provocateur et ses raccourcis pour qualifier et désigner son adversaire. On ne sait s'il a gagné en maturité à force de fréquenter les Chefs d'Eglise du FFKM, ou bien s'il souhaite quand même laisser la porte des négociations entrebâillée. Quoi qu'il en soit, dans l'estime de l'opinion publique nationale et internationale, Marc Ravalomanana a reculé de plusieurs pas mercredi dernier.
RETOUR A UNE LOGIQUE D'AFFRONTEMENT
Les différents protagonistes vont donc retourner pendant un certain temps à leur logique respective (légalité pour l'un, insurrection pour l'autre), avec les moyens à leur disposition. Si Marc Ravalomanana possède encore l'aura de la légalité républicaine vis-à-vis d'une part non négligeable de la population, de l'armée et de la communauté internationale ; Andry Rajoelina quant à lui possède la force des mouvements de rue. Dans un processus d'échange de coups politiques de part et d'autre, on risque donc d'assister dans les jours qui suivent à une surenchère de part et d'autre. Ce n'est donc que quand les protagonistes et les médiateurs potentiels (FFKM, Armée, diplomates) se rendront compte que la situation est dans une impasse qu'ils retourneront de nouveau à la table des négociations. Mais pour que MM. Ravalomanana et Rajoelina retournent à la raison et entament le second round des discussions, combien faudra-t-il encore de morts, de blessés, d'emplois perdus, d'entreprises qui ferment ?
En fait, après une accalmie, ce sont sans doute les vieux démons du Président qui ont repris le dessus, à savoir son arrogance, son sentiment d'omnipotence et sa conviction que le monde entier était à sa disposition. Ayant pressenti par ses réseaux d'information que le Président ne viendrait sans doute pas pour cause d'éloignement géographique dans les régions, Andry Rajoelina a demandé à une délégation lourde composée de l'ensemble de « son gouvernement de transition » et de l'équipe de la Mairie de venir à Ambohimanambola, histoire de montrer que lui et sa garde rapprochée était prêts à discuter avec la meilleure volonté du monde.
Marc Ravalomanana risque donc bientôt de payer cher cette provocation inutile de plus dans la longue liste de ses bévues. La question qui se pose est donc celle-ci : pourquoi ? Le Président de la République est connu pour être imprévisible, mais le contexte de cette réunion devait quand même limiter les possibilités d'improvisation. L'hypothèse est donc que des évolutions récentes ont convaincu le Président de la République qu'il n'était plus nécessaire de rechercher un consensus. Si certains parlent de l'arrivée d'armes pour les forces anti-émeutes, d'autres penchent pour un accord trouvé avec les chefs de l'armée. Cependant, si Marc Ravalomanana a choisi de privilégier la répression à la négociation, il devrait également savoir que cela est possible un temps, mais pas tout le temps et partout. Par malheur, envisage-t-il un bain de sang pour gagner quelque mois de plus, jusqu'au Sommet de l'Union Africaine ?
UNE SITUATION GLOBALE PREOCCUPANTE
Depuis toujours, le style de Marc Ravalomanana est de laisser pourrir les crises pour qu'elles implosent d'elles-mêmes. Mais il est à douter que cela soit encore possible avec le conflit politique actuel. La situation en province est préoccupante, et les grommellements de plus en plus insistants des « dinosaures politiques » qui exigent d'avoir voix au chapitre montrent que la situation risque d'échapper à l'un et à l'autre. Même à Antananarivo, le mouvement mené par Andry Rajoelina ne fait pas l'unanimité : il suffit de voir combien ses ordres de « ville morte », de deuil national ou de grève générale sont allègrement bafoués par la population de la Capitale qui l'a pourtant élu à 63%. Il serait alors difficile de croire qu'il peut avoir le contrôle dans les régions.
En fait, il est fort probable que Andry Rajoelina a été utilisé par beaucoup de frustrés du régime Ravalomanana comme un moyen de se défaire du Président, un peu comme les béliers pour défoncer les portes des châteaux forts au Moyen Age. Il était le seul à cumuler le courage, les ressources financières et l'indispensable appui d'une large population de la Capitale. Mais une fois la porte du château enfoncée, on laisse toujours le bélier de côté. Et ce n'est pas parce que Andry Rajoelina règne en maître sur la Place du 13 mai qu'il pourra s'imposer à la classe politique et à la population des régions. Des personnalités comme Albert Zafy, Roland Ratsiraka ou Pierrot Rajaonarivelo ne l'entendent certainement pas de cette oreille. Ainsi, le conflit Ravalomanana-Rajoelina risque de faire des petits dans les mois qui suivent, par exemple Rajoelina-Roland Ratsiraka, Rajoelina-Zafy etc.
Marc Ravalomanana et Andry Rajoelina ont donc tout à perdre dans un enlisement de la crise et un embrasement des régions. Cela devrait les inciter à discuter sérieusement. Découragé, Mgr Razanakolona s'est désisté tout en montrant son inquiétude à travers un appel fervent à l'Armée. Les regards se tournent maintenant vers le Président de la FJKM Lala Rasendrahasina, réputé être inféodé au Président de la République, mais qui a ici une dernière occasion de démontrer sa stature et faire taire les rumeurs de marionnette. On sait déjà qu'il a de bonnes relations avec son vice-président et principal sponsor qu'est Marc Ravalomanana. Mais en tant que président des protestants, il devrait aussi apprendre à s'entendre avec le chef de file des protestataires de la place du 13 mai. A moins que, comme Ponce Pilate, il n'en profite pour se laver les mains
